Actualité, le 2 septembre 2025

Par Jonathan Jerry, M. Sc.

Ce n’est pas seulement une question de « jeunes d’aujourd’hui » et d’anecdotes ; nous lisons moins de livres. Quelle est lʹampleur du problème ?

Partout je vais, on me dit qu’il y a une crise de la lecture. De nombreuses vidéos YouTube et une série interminable d’articles dans Vox et The Atlantic affirment que les gens n’ont jamais lu si peu de livres, et que ce déclin serait préoccupant. J’ai même vu un raisonnement selon lequel nous pourrions revenir à une société le savoir ne se transmettrait qu’oralement, ce qui nous rendrait tous vulnérables à la démagogie et aux slogans convenus.

Pour déterminer si cette catastrophe est réelle ou non, il faut examiner des données dʹenquête imparfaites et analyser un large contexte historique. Bien que je ne pense pas que la situation soit aussi dramatique que vous l’avez peut-être entendu dire, la lecture de livres n’est en effet plus aussi populaire quʹautrefois. Les répercussions négatives de cette tendance à la baisse pourraient nuire à quelque chose qui nous tient à cœur : la capacité de réflexion critique.

Le déclin est réel

Rose Horowitch a publié il y a un an dans The Atlantic un article influent sur cette question, intitulé The Elite College Students Who Can’t Read Books. En substance, elle explique que les étudiants arrivent à l’université en ayant de la difficulté à lire des livres entiers, en grande partie parce que les lectures obligatoires à lʹécole secondaire se sont détournées des livres au profit de textes courts.

La majeure partie de son article donne la parole à certains des 33 professeurs qu’elle a interrogés, après qu’elle eut admis qu’« il n’existe pas de données exhaustives sur cette tendance ». Il serait facile de rejeter cet article en affirmant que le pluriel d’« anecdote » n’est pas « données », mais ce serait facétieux. Lorsque suffisamment de personnes se plaignent d’un problème, il y a lieu dʹenquêter. Les anecdotes sont certes des données imparfaites, mais elles ne doivent pas être écartées du revers de la main.

Je pourrais également minimiser ces plaintes en soulignant que les adultes ont toujours considéré la dernière génération avec dédain et en hochant la tête. Le discours sur « les jeunes dʹaujourdʹhui » remonte à des millénaires. Paul Fairie a un fil de discussion à ce sujet sur Bluesky : en 1979, le San Francisco Examiner déplorait que « les gens ne [lisaient] plus, ils ne [faisaient] que regarder la télévision », et en 1907, le Times Herald se plaignait que « plus personne ne [lisait], du moins en France. Le livre [était] en train de mourir ». Quelquʹun devrait remonter en 1907 pour parler à ce journaliste de Harry Potter et John Grisham.À lire aussi

Et que dire de l’explosion de BookTok et Bookstagram,  tout le monde semble se lancer dans des virées de magasinage pour acheter des piles de livres chaque mois. Mais ces influenceurs ne sont pas représentatifs de l’ensemble de la population, et acheter un livre ne signifie pas nécessairement le lire. Après tout, une bibliothèque bien remplie est aussi une expression d’un style de vie.

Heureusement, nous n’avons pas besoin de nous fier uniquement à des anecdotes : nous disposons de données actuelles à ce sujet, même si elles ne sont pas exhaustives. Malheureusement, elles reposent sur des déclarations volontaires.

Lorsque les chercheurs demandent aux participants de rendre compte de leur comportement, ils savent que ces réponses peuvent être influencées par de nombreux facteurs. Les gens se souviennent-ils avec précision du nombre d’avocats qu’ils ont mangés au cours de la dernière année ? Les participants peuvent également donner une réponse qu’ils croiront plus acceptable pour les chercheurs : c’est ce qu’on appelle le biais de désirabilité sociale. Si vous savez que fumer est mal vu, vous aurez tendance à minimiser sur un formulaire le nombre de cigarettes que vous fumez vraiment. Lorsque les gens déclarent eux-mêmes leur taille et leur poids, les chercheurs utilisent souvent des équations de correction basées sur des études qui ont comparé les déclarations des participants à des mesures prises par un professionnel.

La lecture de livres est souvent considérée comme souhaitable : c’est un signe de curiosité et d’intelligence. Par conséquent, nous pouvons supposer que le nombre de livres qu’une personne déclare avoir lus au cours de l’année écoulée ou le temps qu’elle dit consacrer à la lecture pourraient être quelque peu exagérés.

En gardant cela à l’esprit, nous pouvons examiner les données d’enquête qui, à maintes reprises, montrent que la lecture récréative a effectivement diminué ces dernières années. (La plupart de ces enquêtes incluent les livres numériques et les livres audios lorsqu’elles demandent combien de livres les personnes interrogées ont lus.)

Aux États-Unis, le nombre moyen de livres que les adultes déclarent avoir lus au cours de l’année écoulée (un chiffre qui a toujours été gonflé, je suppose) est passé de 15,6 en 2016 à 12,6 en 2022. Ces chiffres proviennent d’un sondage réalisé par Gallup, dont l’auteur affirme que cette baisse n’est pas due à une diminution du nombre d’Américains qui lisent des livres, mais au fait que les lecteurs assidus consomment moins de livres. En 1978, 40 % des adultes américains déclaraient avoir lu 11 livres ou plus au cours de l’année écoulée ; en 2022, ce chiffre était d 28%. Si l’on se concentre sur les enfants et les adolescents américains, la baisse est constante au fil du temps. Le pourcentage d’enfants de 9 ans qui disent lire pour le plaisir presque tous les jours est passé de 53 % (2012) à 42 % (2020) puis à 39 % (2022). La baisse relative est encore plus importante chez les enfants de 13 ans : de 27 % (2012) à 17 % (2020) puis à 14 % (2023).

Bien que je n’aie pas trouvé de données historiques sur les habitudes de lecture au Québec, environ un adulte sur cinq ne lit jamais, selon des sondages récents. Au Royaume-Uni, une personne sur quatre âgée de 8 à 18 ans déclare ne pas aimer lire du tout, et la proportion de jeunes qui dévorent des livres est la plus faible depuis deux décennies, passant de un sur deux en 2005 à un sur trois aujourd’hui.

Des différences selon le sexe et l’âge

Il existe également un « fossé fictionnel » bien établi entre les sexes : les femmes s’intéressent davantage à la fiction que les hommes, et l’inverse est vrai pour la non-fiction. Une revue systématique de 41 études publiée il y a quelques années l’a confirmé, mais l’ampleur exacte de cet écart entre les sexes n’est pas constante d’une étude à l’autre. (On dit souvent que les hommes méprisent les romans, les considérant comme une perte de temps, ce qui trahit un état d’esprit axé sur la productivité.) Cependant, quel que soit notre sexe, nous avons tendance à être de fervents lecteurs au début de notre vie ; entre le début du secondaire et le cégep, la lecture récréative connaît une forte baisse. Une étude réalisée en France l’année dernière illustre bien cette diminution : presque tous les jeunes de 13 à 15 ans déclarent lire des livres de temps en temps, mais seulement les deux tiers des 16 à 19 ans le font.

Le déclin est réel, mais nous aurions tort de croire qu’il y a déjà eu un âge d’or prolongé de la lecture. L’analphabétisme était très répandu il n’y a pas si longtemps, et l’impression massive de livres et de magazines n’a vraiment pris son essor qu’après la Seconde Guerre mondiale. Savez-vous ce qui est également devenu populaire à cette époque ? La télévision, longtemps accusée d’éloigner les gens des livres. Même aujourd’hui, le temps consacré à la lecture doit être mis dans le contexte des taux d’analphabétisme : 28% des adultes américains (environ deux sur sept) ne peuvent comprendre que des textes courts et des listes, quand ils savent lire, tandis que 19% des adultes canadiens (environ un sur cinq) se trouvent dans la même situation.

En ce qui concerne les résultats des élèves en lecture, c’est-à-dire les tests portant sur la compréhension de textes, ils sont restés assez stables aux États-Unis depuis leur introduction en 1969. Comme l’a dit de manière assez concise un professeur spécialisé en cognition et en éducation, nous observons « un niveau de médiocrité très stable ».

Ce que nous perdons vraiment

Pourquoi les gens lisent-ils moins de livres ces dernières années ? Personne ne le sait vraiment. Certaines enquêtes ont posé directement la question. Les personnes interrogées ont donné plusieurs réponses : elles n’ont pas le temps, elles ont du mal à se concentrer ou elles préfèrent faire autre chose.

Autrefois, on accusait la télévision ; aujourd’hui, bien sûr, ce sont les téléphones intelligents et Internet.

Il est indéniable que les réseaux sociaux constituent une source majeure de distraction, nourrissant notre cerveau de petits moments de dégoût, de colère et d’envie. Un livre, immuable et souvent dépourvu d’images, fait difficilement le poids.

Une multitude de raisons mineures peuvent également jouer un rôle, certaines plus récentes que d’autres. Un certain nombre de réformes éducatives aux États-Unis ont détourné les enfants de l’apprentissage de la décomposition des mots en sons individuels (la phonétique), un changement maintenant critiqué par de nombreux experts, d’autant plus que les tests standardisés ont pris le dessus et que les enseignants se sont de plus en plus appuyés sur la compréhension de textes courts en classe. Les emplois à temps partiel chez les étudiants entraînent une surcharge de travail, et l’augmentation des taux d’anxiété chronique n’aide probablement pas à trouver le temps de s’asseoir et de lire un livre. Et si un étudiant n’aime pas lire et devient enseignant (ou, plus souvent, parent), il lui sera difficile d’inciter une nouvelle génération d’élèves à s’intéresser aux livres. (Ce phénomène est connu sous le nom d’effet Peter, d’après saint Pierre dans la Bible, à qui l’on demanda de l’argent et qui répondit qu’il n’avait ni argent ni or à donner.)À lire aussi

La question plus philosophique qui se pose ici est de savoir pourquoi nous devrions nous inquiéter du fait que moins de livres sont lus. Nous soucions-nous de la lecture en soi ? Dans ce cas, on peut affirmer sans risque que nous lisons tous beaucoup plus que les générations précédentes : textos, publications Instagram, sites Web, courriels, voire sous-titres des émissions de télévision et des films, parce que le mixage sonore n’est pas optimal.

Ou sommes-nous inquiets parce que nous nous privons des histoires racontées dans les romans et perdons ainsi des occasions de développer notre empathie ? Je dirais plutôt que nous baignons dans les histoires. Rien qu’aux États-Unis, environ 500 séries télévisées scénarisées sont diffusées chaque année. Sans compter les 100 à 200 films qui sortent annuellement dans ce pays, ainsi que les productions étrangères, les séries télévisées et films plus anciens, les jeux vidéos et les balados narratifs. Nous nageons dans une abondance embarrassante en matière de fiction.

Non, le véritable enjeu réside dans la lecture approfondie : il ne s’agit pas simplement de parcourir un texte court, d’obtenir une dose de dopamine et d’acquérir une compréhension superficielle, mais plutôt de passer des heures dans l’esprit d’un écrivain en se plongeant dans son livre. La professeure Maryanne Wolf est sans doute la plus fervente défenseure de cette approche. Elle affirme que la lecture superficielle que nous pratiquons en ligne, en passant d’un article à l’autre, ne nous laisse pas le temps d’analyser, de critiquer, de déduire et de conclure. Nous engloutissons les informations, mais nous n’en tirons pas grand-chose. Nous risquons de tomber dans le piège du raisonnement motivé : « cela correspond à mes idées, j’aime ça ; cela ne correspond pas à mes idées, je déteste ça », sans jamais affiner nos outils intellectuels. Ainsi, notre capacité à discerner les fausses informations, à repérer les escroqueries, à éviter d’être manipulés — voire la démocratie elle-même — est en jeu.

Un changement culturel

Les discussions sur les changements technologiques risquent toujours de basculer du « était » au « devrait ». « C’est comme ça que les choses se passaient quand j’étais enfant, disons-nous, et c’est pourquoi il est important qu’elles restent ainsi. C’est comme ça qu’elles devraient être. » J’ai pu observer ce phénomène avec la panique suscitée par ce qu’on appelle l’effet Google. Avons-nous vraiment besoin de mémoriser les numéros de téléphone, comme nous le faisions quand j’étais enfant ? Sommes-nous vraiment en train de régresser en tant qu’espèce parce que nous ne mémorisons plus des séries de chiffres et que nous nous fions à notre téléphone intelligent ? J’en doute. Lorsque nous naviguons dans ces eaux, nous devons nous rappeler que les paniques morales sont toujours présentes sous la surface, prêtes à nous saisir et à nous noyer.

J’ai été frappé par une comparaison trouvée dans l’article de Rose Horowitch sur les étudiants qui ne savent pas lire un livre. Quelques professeurs lui ont dit que leurs étudiants comparaient les personnes qui lisent des livres à des hipsters qui écoutent des vinyles. Ce serait un anachronisme devenu un passe-temps marginal. (Cette analogie n’est pas parfaite : les albums musicaux sont toujours offerts en version numérique, alors qu’un roman ne peut être remplacé par une série de tweets.) Marion Thain, professeure de culture et technologie au King’s College de Londres, a écrit quelque chose d’assez provocateur au sujet du manque d’enthousiasme des étudiants d’aujourd’hui à l’idée de lire Charles Dickens : « N’est-il pas possible que le roman du XIXe siècle, très apprécié par de nombreux baby-boomers et membres de la génération X, devienne pour certains membres des jeunes générations aussi fastidieux que l’était le roman du XVIIIe siècle pour de nombreux étudiants en littérature des années 1990 ? »

Enfant et adolescent, je dévorais les livres. À l’âge adulte, j’ai eu du mal à lire, trop souvent distrait par le travail et les réseaux sociaux. Récemment, j’ai réussi à trouver plus de temps pour profiter à la fois des ouvrages documentaires et des romans, et je suis très heureux de ce que la lecture apporte à ma vie.

Je suis préoccupé par ce déclin collectif de la lecture. Je m’inquiète de l’effet de la lecture fragmentaire et succincte en ligne sur notre capacité à évaluer les affirmations et les arguments, surtout devant le déluge croissant de désinformation, qui risque d’augmenter davantage en raison de l’IA générative.

À quel point cette baisse de la lecture de livres est-elle préoccupante ? Je ne sais pas encore. J’ai hâte de lire un ouvrage complet et bien documenté sur le sujet.

Message à retenir :

  • En moyenne, les gens lisent moins de livres qu’auparavant.
  • Les raisons de ce déclin ne sont pas claires, mais le principal facteur pourrait être l’essor des réseaux sociaux.
  • Il existe également un fossé entre les sexes, les femmes lisant généralement plus de fiction que les hommes, et inversement pour les ouvrages non romanesques.
  • Bien que nous lisions plus de textes que jamais et que nous soyons exposés à des fictions suscitant l’empathie par le truchement des films, de la télévision, des jeux vidéos et des contenus audios, c’est le déclin des compétences en « lecture approfondie » qui est préoccupant, car cela pourrait nous rendre plus vulnérables à la désinformation et aux mauvais arguments.

Question de vérification

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Samedi 4 juin 2022, de 14h à 17h

Royal Ontario Museum (ROM)

Visite de la collection du ROM: 14h à 15h

Rencontre hybride:  15h à 16h

(en présentiel ou sur Zoom)

Réception vin-fromage: 16h à 17h

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